Analyse journalistique — Par Vincent Carter

Une question dérangeante mérite aujourd’hui d’être posée : le Congo a-t-il payé pour une guerre qui ne lui a jamais apporté la paix ?

Selon une affirmation qui circule depuis plusieurs années dans certains milieux politiques et congolais, la République démocratique du Congo, sous Joseph Kabila, aurait versé environ 60 millions de dollars au Rwanda afin de rémunérer ou de compenser les « efforts de guerre » consentis par Kigali lors de la guerre de l’AFDL.

Si cette information était documentée et confirmée par des archives financières, des accords officiels ou des pièces comptables, elle soulèverait une question fondamentale : comment expliquer qu’un pays puisse payer des sommes considérables à un État impliqué dans son histoire militaire récente alors que la paix n’a jamais véritablement été rétablie dans l’Est de la RDC ?

Il faut toutefois être précis : à ce stade, le paiement exact de 60 millions de dollars présenté comme une « royaltie » au Rwanda pour les efforts de guerre de l’AFDL n’est pas établi par les sources publiques que nous avons pu vérifier. Il s’agit donc d’une affirmation qui mérite une enquête documentaire approfondie.

L’AFDL et l’intervention du Rwanda

L’histoire, elle, est beaucoup mieux documentée.

Le Rapport Mapping des Nations unies, consacré aux violations graves commises en RDC entre 1993 et 2003, décrit la première guerre du Congo et souligne le rôle important joué par plusieurs pays étrangers.

Le rapport indique notamment que des troupes de l’AFDL ont reçu des armes et un soutien logistique de l’Armée patriotique rwandaise, de l’Ouganda et du Burundi. Il documente également de nombreuses violations graves commises pendant cette période.

La guerre qui a conduit à la chute de Mobutu et à l’arrivée de Laurent-Désiré Kabila au pouvoir en 1997 n’a donc pas été uniquement une affaire congolaise. Elle s’inscrivait dans une dynamique régionale dans laquelle le Rwanda et d’autres États voisins ont joué un rôle militaire déterminant.

Mais la question fondamentale demeure :

Après la victoire de l’AFDL, le Congo a-t-il réellement obtenu la paix ?

La réponse historique est difficilement affirmative.

De l’AFDL à la deuxième guerre du Congo

À peine un an après l’arrivée de Laurent-Désiré Kabila au pouvoir, une nouvelle guerre éclate en août 1998.

Cette fois encore, le territoire congolais devient le théâtre d’une confrontation régionale impliquant plusieurs États africains et de nombreux groupes armés.

Le Rapport Mapping de l’ONU décrit la période 1998–2003 comme une succession de guerres, de massacres, de déplacements forcés, de violences sexuelles, de pillages et d’autres violations graves du droit international humanitaire.

Autrement dit, la chute de Mobutu n’a pas mis fin à la guerre au Congo.

Et les accords de paix successifs n’ont pas non plus réussi à faire disparaître les groupes armés ni les ingérences régionales.

Où sont passés les millions de morts ?

C’est ici qu’une autre précision journalistique est indispensable.

Le chiffre de 20 millions de Congolais morts à cause des différentes agressions rwandaises est souvent avancé dans le débat politique et militant.

Mais il n’existe pas, dans le Rapport Mapping de l’ONU, de chiffre officiel établissant 20 millions de morts imputables au Rwanda.

Le Rapport Mapping rappelle l’ampleur exceptionnelle des violences et parle de centaines de milliers, voire de millions de morts. Il précise également que son mandat n’était pas de déterminer le nombre total de personnes décédées pendant les conflits.

L’International Rescue Committee avait, pour sa part, estimé qu’environ 3,8 millions de personnes étaient mortes directement ou indirectement des conséquences de la guerre et des conflits entre août 1998 et avril 2004, tout en soulignant que sa méthodologie et ses estimations de mortalité indirecte faisaient l’objet de débats.

Cela ne diminue en rien l’immensité de la tragédie congolaise.

Cela signifie simplement qu’une enquête journalistique sérieuse doit distinguer les chiffres documentés, les estimations démographiques et les chiffres politiques avancés dans le débat public.

Une question demeure : à quoi ont servi les éventuels paiements ?

Si des versements de dizaines de millions de dollars ont effectivement été effectués au Rwanda au nom d’une dette, d’une compensation, d’un accord militaire ou d’un quelconque arrangement lié à la guerre de l’AFDL, les Congolais ont le droit de connaître la vérité.

Qui a signé ?

Quel gouvernement congolais a autorisé le paiement ?

À quelle date ?

À quelle institution ou société les fonds ont-ils été transférés ?

Sur quel compte ?

Quelle était la justification juridique ?

S’agissait-il d’une dette reconnue ?

D’une compensation ?

D’un accord militaire ?

D’un arrangement politique ?

Ou d’une autre opération financière ?

Ce sont ces questions qui permettraient de transformer une accusation politique en véritable enquête financière et historique.

Le paradoxe congolais

Le paradoxe est saisissant.

Pendant des décennies, la RDC a consacré d’importantes ressources à la sécurité et à la recherche de la paix.

Pourtant, l’Est du pays continue de connaître des cycles de violence.

Les Nations unies ont documenté des violations massives commises pendant les différentes guerres congolaises, tandis que les conflits impliquant des groupes armés soutenus ou accusés d’être soutenus par des pays voisins ont continué à déstabiliser la région.

La question n’est donc pas seulement de savoir combien le Congo a payé.

La véritable question est :

Combien le Congo a-t-il payé pour la paix, et pourquoi la paix n’est-elle toujours pas arrivée ?

Justice pour les victimes

Les victimes congolaises ne réclament pas seulement des déclarations politiques.

Elles réclament la vérité, la justice et la responsabilité.

Le Rapport Mapping de l’ONU avait précisément souligné le problème de l’impunité et recensé des centaines d’incidents graves, documentés à partir de nombreuses sources et de milliers de documents. Les enquêteurs avaient également rencontré plus de 1 280 témoins.

Le dossier congolais ne peut donc pas être réduit à une simple querelle entre Kinshasa et Kigali.