Par Vincent Carter pour Congo Intelligence

Félix Tshisekedi est-il devenu un maître du jeu de la politique congolaise ? L’annonce du dialogue national était-elle réellement destinée à rechercher une solution à la crise politique, ou s’agissait-il d’un stratagème pour décrédibiliser l’opposition et la Coalition C64 de Moïse Katumbi ?

La question mérite d’être posée au regard de la manière dont le pouvoir présente aujourd’hui son projet de dialogue national.

« Ce dialogue sera différent de tous les dialogues qu’a connus ce pays », avait prévenu Félix Tshisekedi cet été.

Sur ce point, le président congolais a tenu parole.

La principale innovation de ce dialogue national, réclamé depuis de nombreux mois par l’opposition, réside dans sa délocalisation avec des consultations préliminaires dans les 26 provinces, avant des Assises à Kinshasa pour clôturer le processus.

Ces forums provinciaux devront recueillir les préoccupations de la population, rassemblant les autorités locales, les partis politiques, la société civile, les confessions religieuses et les opérateurs économiques.

Leur diagnostic sera compilé avant les Assises dans la capitale.

« Kinshasa ne sera pas le point de départ de ce processus, mais son aboutissement », a tenu à préciser Félix Tshisekedi.

Un format qui rompt avec les dialogues précédents, souvent limités aux états-majors politiques.

Dans le camp présidentiel, on présente ce dialogue comme une volonté d’écouter le peuple aux quatre coins du Congo.

Difficile alors pour l’opposition de s’opposer à un concept de dialogue où toutes les voix pourront être entendues.

« Pourquoi une coalition qui prétend parler au nom du peuple refuse-t-elle soudainement que le peuple parle lui-même ? », s’est étonné Jean-Thierry Monsenepwo, membre de l’Union sacrée présidentielle dans une tribune.

Mais derrière cette présentation se trouve une autre lecture politique.

La Coalition C64, qui rassemble les principaux leaders de l’opposition, rejette en bloc les modalités du dialogue proposé par Félix Tshisekedi.

UN DIALOGUE OU UN CANEVAS FOURRE-TOUT ?

Une des premières critiques de l’opposition repose sur l’exclusion des rebelles de l’AFC/M23 et de l’ancien président Joseph Kabila, qui limite le caractère inclusif du dialogue et qui pourrait tourner au monologue.

Le président estime, de son côté, que « nul ne peut prétendre s’asseoir à la table de la République tout en prenant les armes contre elle », mais ouvre toutefois la porte à de possibles repentis qui accepteraient de déposer les armes et de renoncer à la violence.

Le lieu, Kinshasa, est également contesté par de nombreux opposants en exil qui craignent pour leur sécurité.

Mais ce que conteste surtout l’opposition, c’est le format de consultation tous azimuts dans les provinces.

« Le peuple congolais n’est pas dupe », fulminent les opposants.

Selon eux, « derrière ces prétendus états-généraux se profile la poursuite des manœuvres de Félix Tshisekedi en vue d’un changement de Constitution pour ouvrir la voie à un troisième mandat ».

C’est là que se trouve probablement le véritable cœur de la bataille politique.

La multiplication des consultations en province risque de couper l’herbe sous le pied de l’opposition politique et de diluer ses revendications dans un grand forum fourre-tout.

Des discussions qui pourraient également servir de rampe de lancement à un changement de Constitution et tourner en plébiscite autour d’un troisième mandat de Félix Tshisekedi.

LE DIALOGUE COMME STRATAGÈME POLITIQUE ?

La question centrale devient alors celle-ci :

Félix Tshisekedi veut-il réellement dialoguer avec l’opposition ou veut-il reprendre l’initiative politique et enfermer ses adversaires dans son propre agenda ?

Car en politique, celui qui fixe les règles du jeu possède souvent une longueur d’avance.

En proposant un dialogue national avec des consultations dans les 26 provinces, le pouvoir présidentiel place l’opposition devant un dilemme.

Si elle participe, elle risque de légitimer le processus et ses modalités.

Si elle refuse, le pouvoir peut lui retourner l’accusation : « Vous prétendez parler au nom du peuple, mais vous refusez de laisser le peuple parler. »

C’est précisément ce mécanisme qui pourrait permettre au pouvoir de présenter la Coalition C64 comme une opposition qui refuse le dialogue.

Et c’est peut-être là que se trouve le véritable stratagème politique.

DES ORDONNANCES PRÉSIDENTIELLES TOUJOURS EN ATTENTE

Les soutiens présidentiels ne cachent pas l’opportunité que peut offrir le dialogue national pour demander aux participants de se positionner sur le référendum constitutionnel et le changement de la loi fondamentale.

L’ancien Premier ministre, Adolphe Muzito, allié de circonstance de Félix Tshisekedi, en fait l’un des arguments de sa dernière tribune, estimant que l’un des trois objectifs du dialogue est « de se doter d’une Constitution définitive ».

Le ministre des Sports, Didier Budimbu, va plus loin en soutenant un troisième mandat présidentiel après avoir « changé la Constitution selon les règles de l’art ».

Le piège du dialogue pour l’opposition serait donc de s’embarquer dans un processus dont les seuls objectifs seraient de valider l’adhésion populaire au changement de Constitution via des participants triés sur le volet.

Ce format de dialogue permet aussi de gagner du temps grâce à une usine à gaz sans fin qui permettrait de pousser les discussions jusqu’à la veille de la présidentielle de 2028.

D’ailleurs, les deux ordonnances présidentielles censées formaliser la composition du comité d’organisation, la liste des participants et, possiblement, un calendrier se font toujours attendre.

Et le processus risque d’être long.

Il faudra ensuite mettre en place la logistique, la rédaction du rapport préliminaire, la commission préparatoire et les modalités de représentation.

Les Églises catholique et protestante, qui ont annoncé le dialogue le 17 juillet dernier, sont étrangement muettes sur le sujet.

De quoi susciter l’inquiétude de l’opposition.

Les deux ordonnances présidentielles devraient toutefois en dire davantage sur la place des confessions religieuses.

FÉLIX TSHISEKEDI, MAÎTRE DU JEU ?

C’est précisément ici que la question du titre prend tout son sens.

Félix Tshisekedi est-il un maître du jeu de la politique congolaise ?

Ou bien est-il en train de manipuler les différentes forces politiques afin de conserver l’initiative et de contrôler le calendrier politique jusqu’en 2028 ?

Le mot « manipulateur » est utilisé par ses adversaires politiques.

Mais l’analyse politique doit regarder les actes plutôt que les intentions.

Et les actes montrent un pouvoir qui cherche à imposer son propre format de dialogue, son propre calendrier et son propre cadre de discussion.

La question devient donc moins celle de savoir si Félix Tshisekedi est « menteur et manipulateur » que de savoir si sa stratégie politique consiste à utiliser le dialogue comme instrument pour affaiblir ses adversaires et reprendre le contrôle de l’agenda national.

« S’IL DÉSIGNE DES PARTISANS, LA SUITE EST CONNUE »

Devant autant d’inconnus, l’opposition a donc décidé de maintenir sa manifestation du 15 septembre, jour de la rentrée parlementaire.

La proposition de loi sur l’organisation du référendum constitutionnel doit retourner devant le Parlement, pour être modifiée à la suite de réserves émises par la Cour constitutionnelle.

À deux reprises, les opposants avaient reporté leur mobilisation afin de « privilégier des pistes de dialogue » avec Félix Tshisekedi.

Mais le discours présidentiel du 27 août sur les premières modalités du processus a fini de convaincre la Coalition 64 de maintenir la pression sur le camp présidentiel.

La manifestation du 15 septembre constituera donc un premier test important sur la capacité de l’opposition à mobiliser.

La pression sera maximale devant le Palais du Peuple, où toute manifestation est interdite depuis janvier dernier.

Un test grandeur nature alors que l’unité de l’opposition est mise à rude épreuve depuis l’annonce du dialogue national.

Les « opérations séduction et débauchage » battent leur plein entre l’Union sacrée présidentielle et certains opposants, car il faudra bien que Félix Tshisekedi trouve quelques opposants conciliants avec qui dialoguer.

Pour Jean-Claude Katende, président de l’Association Africaine de Défense des Droits de l’Homme (ASADHO), Félix Tshisekedi « devra désigner des personnalités crédibles et indépendantes. Des hommes et des femmes qui n’ont pas d’allégeance à l’égard de telle ou telle autre personnalité. S’il désigne des partisans, la suite est connue. »

LA BATAILLE NE FAIT QUE COMMENCER

Au fond, le véritable enjeu de ce dialogue n’est peut-être pas seulement le dialogue lui-même.

C’est le contrôle de l’avenir politique de la République démocratique du Congo.

Pour le pouvoir, il s’agit de démontrer qu’il écoute le peuple et qu’il donne la parole aux 26 provinces.

Pour l’opposition et la Coalition C64, il s’agit d’empêcher que ce dialogue ne devienne une rampe de lancement vers une nouvelle Constitution et un éventuel troisième mandat.

Entre les deux camps, la bataille est donc aussi une bataille de communication.

Qui réussira à convaincre le peuple congolais ?

Félix Tshisekedi, en présentant son dialogue comme une consultation populaire historique ?

Ou la Coalition C64, en affirmant que derrière ce dialogue se cache un projet politique beaucoup plus vaste ?

Une chose est certaine : en politique congolaise, le dialogue n’est jamais seulement un dialogue.

Il peut être une solution.

Il peut être une négociation.

Il peut être un compromis.

Mais il peut également devenir un formidable instrument de conquête, de conservation ou de reconquête du pouvoir.

Et c’est précisément pour cette raison que les Congolais devront regarder non seulement qui participe au dialogue, mais surtout qui fixe les règles, qui choisit les participants, qui définit les questions et qui écrira les conclusions.

Car celui qui contrôle le processus peut, parfois, contrôler le résultat.

Vincent Carter