Par Vincent Carter
Depuis plusieurs semaines, des signaux concordants laissent apparaître une tension croissante entre le chef d’état-major général des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), le général Jules Banza, et le président Félix Tshisekedi, commandant suprême des forces armées. Cette crispation intervient dans un contexte sécuritaire déjà fragile, marqué par des arrestations successives de généraux et d’officiers supérieurs, officiellement justifiées par la lutte contre l’indiscipline, les infiltrations et les réseaux parallèles au sein de l’armée.
Nommé chef d’état-major général des FARDC le 6 janvier 2025, le général Jules Banza est perçu comme un officier issu du sérail présidentiel. Avant cette promotion stratégique, il occupait le poste de commandant adjoint de la Garde républicaine, unité d’élite chargée de la protection des institutions et de la sécurité personnelle du chef de l’État. Cette trajectoire faisait de lui un homme de confiance du président Tshisekedi, du moins à l’instant de sa nomination.
Cependant, la dynamique semble s’être complexifiée à mesure que plusieurs officiers généraux ont été interpellés, mis à l’écart ou placés sous enquête. Si la présidence et l’état-major invoquent la nécessité de restaurer l’autorité de l’État et de moraliser l’armée, ces arrestations ont suscité des frustrations internes, notamment parmi certains cercles militaires qui y voient des règlements de comptes, voire une politisation de la hiérarchie militaire.
Selon des sources proches de l’institution militaire, le général Jules Banza se retrouverait dans une position délicate : tenu d’exécuter les orientations du pouvoir politique tout en faisant face à une grogne perceptible au sein des rangs. Cette situation alimente les spéculations sur une divergence de vues entre l’état-major opérationnel et la présidence, notamment sur la méthode et le rythme des purges au sein des FARDC.
Pour Félix Tshisekedi, ces arrestations s’inscrivent dans une logique de reprise en main d’une armée longtemps affaiblie par les réseaux d’influence, la corruption et les loyautés concurrentes. Le chef de l’État cherche à affirmer un contrôle strict sur l’appareil sécuritaire, dans un contexte de guerre persistante à l’Est et de pressions politiques internes accrues. Toute autonomie excessive de l’état-major est perçue comme un risque potentiel.
De son côté, le général Jules Banza doit composer avec une équation complexe : préserver la cohésion des FARDC, maintenir l’efficacité opérationnelle sur les différents fronts et rassurer une chaîne de commandement ébranlée par les arrestations de hauts gradés. L’enjeu est d’autant plus sensible que l’armée congolaise demeure un pilier central de la stabilité du régime.
Pour les analystes, cette tension, encore feutrée, révèle un problème structurel récurrent en RDC : la relation ambiguë entre le pouvoir politique et l’institution militaire. Tant que les réformes de fond — professionnalisation, dépolitisation, justice militaire crédible — ne seront pas pleinement engagées, chaque remaniement sécuritaire risque de raviver les mêmes fractures.
À ce stade, aucune rupture ouverte n’est observée entre le président Tshisekedi et son chef d’état-major. Mais les développements récents montrent que l’équilibre entre loyauté politique et autorité militaire reste fragile. Dans un pays où l’histoire a souvent été rythmée par les soubresauts de l’armée, cette relation sera déterminante pour la stabilité institutionnelle et la conduite de la guerre dans les mois à venir.